Le sein de la discorde

Un groupe de femmes entrent torse nu au musée d’Orsay. Evidemment que la mésaventure désastreuse de cette jeune fille tancée et recadrée pour cause de décolleté trop plongeant devait avoir des répercussions, et je m’en réjouis ! Depuis qu’elle a raconté sur les réseaux cette scène humiliante, le musée est devenu LE lieu où l’on va afficher sa paire de seins et plus encore, en signe de protestation. Je ne suis pas parisienne, ou j’aurais ajouté ma paire aux leurs. J’espère, en tous cas, que j’aurais eu cette audace, ce courage.

« Ceci n’est pas obscène » clament leurs poitrines, et j’approuve le propos. A 200%. Interviews. Elles dénoncent le fait que de nombreux hommes s’arrogent le droit de décider de ce que l’on peut faire ou pas avec notre corps et quand, elles affirment que le corps féminin est sexualisé à outrance, comme dans la pub, par exemple, et elles ont mille fois  raison. J’approuve, j’applaudis mais… une phrase m’interpelle et m’oblige à mettre encore les pieds dans le plat : Lorsque l’une d’entre elle dit vouloir montrer un corps complètement désexualisé, alors là, je ne suis pas. Je ne suis pas parce que le corps, qu’il soit féminin ou masculin, est excitant. Evidemment, ça ne veut pas dire qu’on ne pense qu’au sexe, évidemment, ça ne veut pas dire encore qu’on ne soit pas capables de réfréner nos instincts, et ça ne veut pas dire non plus qu’on doive réduire une personne à son corps pour n’y voir qu’un objet de désir, mais on ne peut à toute force s’obliger à considérer le corps, féminin ou masculin, comme une enveloppe corporelle purement fonctionnelle, avec un regard neutre. Ce serait tout ensemble impossible, hypocrite, et même pas souhaitable… Mais attendez, ne me tombez pas tout de suite dessus à coups de gourdin ! Ce n’est que mon avis et je m’en explique :

Un être humain, quelles que soient ses préférences, peut regarder un autre être humain et le trouver simplement beau, et peu importe les protubérances ou les excroissances qui le mènent à ce constat. (Cela m’arrive, à moi, femme hétéro, d’admirer le physique d’une autre femme, non pas parce que je veux lui ressembler, mais parce qu’il est agréable à l’œil.) Et un autre peut regarder ce même corps et éprouver du désir, et là encore, je ne vois pas le problème. Car le fond du problème, c’est justement ce que dénoncent ces femmes en grosses lettres noires tracées sur leurs torses : « Ceci n’est pas obscène. ». Ça ne l’est pas, en effet, pas plus qu’un torse d’homme, point.

Et pourtant ! L’homme peut exhiber son corps, pour peu qu’il jette un slip minimaliste sur son service trois-pièces, et la femme non. Et toujours de nous servir, régulièrement, le même argument éculé et ridicule : contrairement à une poitrine masculine, une poitrine féminine attise le désir, et c’est pourquoi, ne comprenez-vous pas, il faut la ranger ! Un argument qui n’est pas uniquement brandi par les porteurs de pénis, d’ailleurs.

« Pudibonderie ! Pruderie ! Morale d’un autre temps ! » Pourrait-on rétorquer à celles et ceux qui jettent des regards méprisants ou même carrément furibards aux femmes qui n’ont que faire d’une censure patriarcale qui a développé des racines si nombreuses et profondes, que lorsqu’on croit cette mauvaise herbe éradiquée, c’est pour voir surgir des rejets qui ont échappé au sécateur de l’égalité. Mais ces défenseurs d’une morale bancale n’ont pas pris en compte un élément essentiel et pourtant simple à assimiler : le corps masculin suscite aussi le désir. Le torse, les seins, les tétons masculins sont loin de nous laisser de marbre, car ils éveillent assurément les mêmes pulsions ! Lécher, mordiller, caresser, griffer… Joder[1] ! Un homme torse nu peut déclencher chez qui le mate un ouragan chimique de niveau 5 sur l’échelle de Saffir-Simpson ! Et nombre d’hommes fréquentent assidûment les salles de sport dans le but exclusif de provoquer ces réactions, alors ne faisons pas mine de croire qu’ils vont tous à Keep cool suer des seaux pour intégrer les forces combattantes de la Nation ! Tous ces muscles saillants sont bien destinés à être exposés, huilés et bronzés, sur fond de sable blanc pour attirer le chaland, non ? Et pourtant, étrangement, ces messieurs topless ne sont pourtant pas invités à se rhabiller sur les plages.

Voilà où le bât blesse. Peu importe, en réalité, la nature des organes nichés dans l’entrejambe de qui se fait mater, le désir qui peut en résulter est le même – et j’insiste, d’intensité égale, qu’on ait un clitoris ou un pénis. Celui d’éprouver le velouté d’une pommette, de faire crisser ses ongles sur une barbe de trois jours, de caresser l’arête d’une clavicule ou le ciselé d’un biceps, d’enfouir son visage dans le moelleux d’une poitrine féminine ou d’agacer les petits tétons durs et resserrés de seins masculins. Le fait est que l’obscénité ne se mesure pas à l’étendue ou à la zone géographique de la peau apparente, elle possède le regard du censeur.

Mais j’y pense : Pas plus tard que la semaine dernière, je vois parader en plein centre-ville un homme torse nu.  Parfaitement à l’aise, il pousse ses abdos un peu ramollis entre les portes automatiques d’une supérette. Lorsqu’il en ressort, il ne rentre pas chez lui mais décide plutôt de passer du temps avec ses potes dans une petite ruelle que j’aperçois parfaitement bien depuis la terrasse de café où je suis installée. La scène entière n’a fait sourciller personne. Aucun regard insistant ni réprobateur, et encore moins quelqu’un qui serait allé le voir pour lui demander plus ou moins poliment de se rhabiller au prétexte que… Allez, au hasard ! Que sa tenue choque ses enfants. Il était comme invisible.

Moi-même, j’avoue que sans cette déplorable affaire estivale et celle encore plus affligeante du Musée d’Orsay, je n’y aurais probablement pas prêté grande attention, mais ce jour-là, j’ai imaginé la même scène avec une femme. Je crois que je n’ai pas besoin de développer le scénario, si ? Je mettrais mes deux seins à couper que dans les cinq minutes qui suivent, les flics auraient débarqué, prévenus par une bonne âme citoyenne qui, inquiète, aurait signalé la présence d’une femme à l’esprit perturbé troublant l’ordre public.

Alors voilà, il serait cohérent, à défaut d’être légitime, qu’on demande aux femmes de se couvrir si on en faisait de même avec les hommes dans des circonstances identiques : mêmes lieux, mêmes parties du corps et mêmes motifs. Quand les hommes arboreront sur leur torses plus ou moins velus, sur leurs seins plus ou moins tombants des hauts de maillots, quand on demandera aux hommes de boutonner leur chemise afin que leur décolleté ne soit pas trop plongeant, quand on demandera aux hommes de troquer leurs moules-bites –ô, si bien nommés ! – contre un maillot-short informe dissimulant les détails d’une anatomie qui ne peut que sauter aux yeux, alors il y aura peut-être, et je dis bien peut-être, matière à débattre. Et pas avant.

En attendant, voici le mot de la fin : l’égalité, bordel !


[1] Putain ! en espagnol.

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